13 mai

Aujourd’hui j’ai été promu. Non que d’habitude je sois contre les mus, mais cette fois le chef des ingénieurs m’a convoqué dans une des salles de conférence, avec son regard spécial “tu sais Jack, ça va pas être facile”.

Lâchant mes activités habituelles (me regarder dans le reflet de mon écran, nettoyer mes touches, écouter un morceau des Beatles en stéréo et le ré-écouter juste après avec le casque inversé), je l’écoute avec mon regard de chien abattu (pas facile, mais ça se travaille), et le bonhomme m’explique que hier lors de la réunion ingénieurs (à laquelle j’assiste, au sens physique du terme), il a vu mon regard s’illuminer lorsqu’il nous a annoncé que la boîte voulait recruter un développeur iPad.

Ce qu’il ne sait pas, c’est que hier j’ai sursauté parce que je pensais que c’était une belle connerie de recruter un ingénieur iPad, sachant qu’ils font sous-traiter l’essentiel du produit à une autre boîte, et que personne dans la boîte ne sait faire du développement Apple. Bref, je pouffe intérieurement. J’en profite pour lui mettre un bon croché du droit intérieurement aussi, c’est gratuit et ça fait du bien.

On me demande si je sais faire de l’Objective-C. Moi qui n’est jamais touché de près ou de loin, et qui croyait lire un mélange d’hébreu et de turque la dernière fois que j’ai ouvert un des fichiers sources, je bafouille un “ouiiii mais noooon, ça dépeeennnd, j’ai demandé à la luuuuuune”, etc. Ça a l’air de le convaincre, puisque je suis donc proclamé développeur iPad et interaction designer. Décortiquons ensemble ces termes mystérieux et nocturnes, qui donne envie de crier à la victoire sur l’Allemagne, alors que même pas.

Ingénieur iPad, ça veut dire que je travaille sur un Mac et que je transfère un programme sur une tablette, c’est joli ça fait des bulles, standing ovation Palavas faites du bruit (pour les vrais de vrais qui sont allé se peler les synapses sur la plage à l’époque où le FISE était à Palavas). Interaction designer, ça veut dire que je suis à l’écoute des designers, et que dès que y’en a un qui veut changer trois pixels sur l’écran, comme ce sont des glands qui ne savent manier que Photoshop et la souris, je le fais pour eux. J’encule les mouches à leur place, si ça parle plus à certains.

Bref, du coup ils font attention à moi et j’ai pu faire chier l’administrateur système en changeant la moitié de mon bureau, un plaisir que tout le monde ne sait pas apprécier. Maintenant j’ai un Mac, un iPad et iTouch à ma disposition, j’hésite encore sur quel appareil est le moins pire en terme d’utilité, mais comme le disait Himler en visitant Auschwitz un jour de pluie, ne boudons pas notre plaisir.

12 mai

J’ai écrit tous les jours depuis le dernier article, mais mon ordinateur a été mangé par des bedbugs, du coup impossible de publier.

Cela dit, c’est pas non plus loin de la vérité, mon omniscient rommate ayant une fois de plus la certitude absolue confirmée de l’espace que nous ne dormons pas seuls la nuit, brandissant sous mes yeux trois boutons ridicules sur sa nuque et dans le dos. Je vais finir par l’abattre, ça lui fera au moins une bonne raison d’avoir mal.

Je ne peux continuer la suite des évènements sans vous relater quelques épisodes des semaines d’avant ; Il y a donc bien deux semaines, Aaron Weasley se réveille en panique, et m’explique dans le blanc des yeux qu’il a été piqué par des bedbugs cette nuit. Comme d’habitude, il a passé une partie de la matinée à lire la moitié d’Internet sur ces sales bêtes, du coup quand je rentre il est déjà en train de me dire qu’il faut quitter l’hôtel, et que il ne reste pas une nuit de plus ici.

Retenant mon spécial pied-bouche-coco, j’explique au bonhomme que je ne bougerai pas d’un de mes maigres poils, et que si il est tant convaincu que la mort nous en veux, je me propose à échanger les lits, pour moi aussi savourer la morsure discrète de nos micro-camarades sanguinaires. Il accepte le pacte, et c’est comme ça que j’ai carotte le plus grand lit de la chambre en toute honnêté, le tout pendant deux semaines de sommeil délicat, perturbé non par les morsures mais par les ronflements de Barbie Bedbugs, qui comme d’habitude tente d’accorcher un petit 250 décibels aux alentours de trois heures du matin.

Tout allait donc très bien jusqu’à ce que, voir plus haut, Aaron m’affirme d’une voix tremblante qu’il est dévoré par l’armée des insectes invisibles. Du coup le lendemain matin, il décide d’aller à l’hôpital pour faire analyser ses boutons, heureusement qu’il est pas français parce qu’il nous aurait sodomisé le trou de la Sécurité Sociale depuis perpette l’animal. Quand il est revenu, ça m’a fait rire, il a pris son air tout sérieux de « C’est pas tout ça, mais je pense que la troisième guerre mondiale arrive ». Et puis j’ai vite déchanté, parce que le docteur en mousse qui l’a vu (le pauvre), a confirmé une histoire de bedbugs, comme quoi c’est pas en étant docteur qu’on dit moins de conneries.

Il était déjà en train de m’expliquer qu’il fallait qu’on lave toutes nos affaires _deux_ fois (déjà qu’une ça me fait chier), et qu’on change de chambre si jamais il était d’accord pour qu’on reste à l’hôtel. Retenant une deuxième fois une pluie de cocos fulgurante, je lui ai expliqué que c’était dans sa tête, et que je m’offrais en sacrifice aux bedbugs suprêmes en reprenant le petit lit le soir même.

Ça fait quatre jours que les bedbugs m’ignorent de nouveau. Trop de muscles sûrement.

25 avril

Six mois plus tard dans la forêt.

Hier soir, las de ces nuits incomplètes et des ces soirées futiles, j’avais décidé de dormir huit heures sèches, histoire d’être dans le rhythme pour ma semaine de jeune professionnel. Manque de bol, de toute façon j’avais pas faim, il se trouve qu’au hasard d’une conversation avec une américaine d’origine chinoise (ai-je encore besoin de préciser ?), je nous découvre un faible pour le whisky, une boisson un peu moins dégeulasse que le Gin & Juice infect qui sévit dans le sous-sol de l’auberge.

Résultat, je me suis retrouvé à tenir une douce créature au dessus d’un entre-immeuble glauque, vomissant ses tripes pendant que je lui demandais poliment si elle aussi elle trouvait que Spiderman aurait eut l’air con s’il s’était fait piqué par un moustique. La belle ne sut pas répondre à ma question pertinente, d’ailleurs elle ne dévoilat pas une fois le fond de sa pensée, à l’inverse du fond de son estomac, qu’elle dévoilât maintes fois dans des bruits grotesques qui ne <sierre, saillir, imparfait, Dieu lui-même n’y avait pas pensé> (siésait ?) pas à son visage gracieux.

Le mieux c’est quand je l’ai raccompagné à sa chambre et que j’ai essayé de la porter façon Prince-tout-choco jusqu’au troisième étage, sauf que moi niveau force des bras, j’ai pris l’option flan-faible ; du coup j’ai failli lui tomber dessus dans l’ascenseur, et je l’ai un peu broyé sur son propre mur lorsqu’après vingt mètres d’effort insoutenable dans le couloir, je la déposais avec la grâce d’un baleineau lâché en pleine guarrigue, le temps d’ouvrir la porte de sa chambre miteuse.

Une fois que j’eu posé la bête dans son lit, dans lequel elle mourût immédiatement, je redescendis le pas hésitant, encore atterré par ma performance annuelle de porté de vâches à maines nues sous alcoolémie contrôlée. Bref, j’arrive au premier étage, l’espace “lounge” et ses canapés moelleux, lorsque j’aperçois la silhouette confuse d’une autre victime de l’alcool, qui s’avère être Dominique,  un garçon épidermiquement noir, qui respire à moitié dans la trace horrifiante de son vomi encore frais (je vous mets les détails avec, c’est cadeau).

Ne voulant pas perdre un autre Bon Scott, j’ai de suite le bon réflexe : je me casse en bas pour prévenir mon colloc, qui a de l’expérience dans le domaine. Résultat, on l’a tiré un peu plus loin (au sens cinétique), et je lui ai filé ma veste, qu’est ce qu’il faut pas faire pour préserver les espèces en voie d’extinction. Du coup on lui a sauvé la vie, et on en a profité pour immortaliser l’instant, je vous laisse savourer.

Dominique, ne nous remercie pas

Bref, couché à 6h30, après m’être battu une dernière fois avec le rideau, qui me tombât sur la gueule sans vergogne, avec les tringles et tout le tutti frutti. Je me suis laissé allé à un sommeil frêle et sans espoir, ne pouvant même pas compter sur mes deux heures de sommeil restantes, Aaron répondant encore une fois présent au poste de baryton nasal, symphonie pour un mort en nez majeur. Que du bonheur.

18 avril

Je me suis levé à 8h au lieu de 7, intentionellement, parce que l’autre idiot a encore ronflé comme un dragon frustré, du coup mon sommeil entre cinq et sept heures a été plutôt léger.

M’enfin sinon la routine, je suis allé au boulot, j’ai du me taper la réunion d’ingénieurs dirigée par notre manager, un brave homme avec une tête de rat (oh que si), qui parle très vite en abusant du “right?”, ce qui prouve bien qu’il porte en lui un terrible traumatisme infantile, lorsque personne ne l’écoutait, ou alors pour lui couper la parole. Je passe les détails de la présentation faite à grands coups de Comic Sans MS, si on a fréquenté les meilleures universités de Montpellier, c’est une souffrance cicatrisée.

Non par contre, l’évènement du jour, c’était en milieu d’après-midi, alors que j’atteignais les sommets de la bulle, les yeux à moitiés fermés devant mon écran.

J’en profite pour clarifier deux trois détails sur ce blog et mes récits difficilement quotidiens. Le fond noir et l’ambiance sombre, ce n’est pas de la dépression moisie mais l’expression de mon minimalisme combinée au fait que ça me repose les yeux et que en toute logique, ça use moins d’énergie que les pixels blancs, qui sont plus lumineux. Et comme je me doute bien des millions de visiteurs qui passent sur ce blog les yeux avides et la bouche sèche, j’en profite pour sauver l’environnement.

Deuxièmement, mes récits ne sont pas tristes, je trouve simplement plus de facilité à décrire des situations misérables que j’exagère parfois (sauf le sushi, qui était vraiment dégeulasse jusqu’au bout de la nuit), plutôt que le soleil et les robots licornes qui passent dans la rue.

Finalement, mon travail me plaît, je bosse chez Fanhattan, c’est du feu et on va sûrement dominer le monde d’ici Septembre. Certes, il m’arrive de ne rien comprendre à ce qu’on me demande de faire et par conséquent d’attendre patiemment que le savoir me tombe dessus tel l’éléphanteau qui loupe la marche, mais sinon je vous rassure tout va bien.

Je suis ravi d’être à San Francisco, et même si la maison me manque de temps en temps, c’est quand même une vie palpitante, j’insult − je rencontre trois nouveaux pays chaque soir à l’hôtel, et enfin c’est aussi une victoire sur tous les imbéciles qui m’ont dit que je pourrais pas partir à SF, parce que c’était trop tard, trop cher, trop ceci et trop cela. J’ai du prendre ma décision un mois avant (je salue tous ceux qui m’ont dit que pour faire son stage aux US il fallait s’y prendre 6 mois avant)(cela dit, c’est quand même un avantage) la date de début, avec un visa qui prends d’habitute 4/5 semaines, les frais autour, le rendez-vous à l’ambassade de Paris, et apprendre à vivre tout seul, loin de sa tendre famille, et du chat.

Tout va bien, marquise ou pas. 

Donc aujourd’hui, j’attendais le savoir au boulot, lorsque soudain, une espèce de détonation sourde fait vibrer mon corps (elle a bien de la chance) un instant, une seconde troublante, puis quelques moments plus tard, alors que tout le monde enlève ses écouteurs pour localiser l’immonde personnage responsable de la caisse de Richter, une deuxième secousse vient calmer le bureau, comme un orage immense qui gronderait par dessous.

Pour le 105ème anniversaire du séisme de 1906 qui avait ravagé San Francisco, la faille nous a offert un petit séisme de magnitude 3.8, deux secousses qui ne sauraient troubler l’ordre publique, mais croyez bien que je faisais pas le malin, le cœur affolé par l’incroyable force d’une Terre qui peut détruire une ville en trois mouvements, au sens propre.

Sur ce, me voila arrivé à l’hôtel, où je vais me faire une sieste bien méritée, avant que l’autre ours du New-Jersey vienne chasser Morphée par la force de ses rugissements nasaux.

13 avril

Hier soir c’était encore la fête au village (le sous-sol), du coup toute l’Europe est descendue jouer au beer-pong, vu qu’un troupeau de Suédois tous plus blonds les uns que les autres venaient d’arriver. Des gens très propres, très aimables, légère résitance au genou-mâchoire que j’administre habituellement pour abréger les présentations, mais ils restent agréables. J’en ai profité pour apprendre la prononciation du groupe Slägsmogkluben, qui, même s’il se prononçait comme il s’écrit, n’en serait pas moins périlleux à sortir.

Et là, je n’espère même pas créer un suspense, arrive dans la salle, frais comme un chinois dopé aux Jeux Olympiques de 2012, catégorie Surf, Bodyboard & Tsunami, j’ai nommé le grand (mais avec une petite tête) Éric.

Éric nous anonce donc, jovial qu’il est, que c’est boisson à volonté, et que les verres de Gin & Juice  doivent couler à flot, tels les vagues au Japon, et qu’on va s’éclater, tels les centrales au Japon (quand je vous dis qu’ils sont omniprésent, les bougres).

Réticent aux paroles raccoleuses de cet individu corrompu, je m’avance quand même vers le bar avec les marseillais et Wu, histoire de boire un verre ou deux, en tout bien tout honneur. Résultat : j’étais cramé au bout d’une heure. Je sais pas si c’est à cause du FlipCup ou du BeerPong, mais j’étais tellement démoli que je suis remonté en vitesse dans ma chambre (enfin j’ai rampé à vive allure), et j’ai du faire face à la situation.

Qui n’a pas vécu cet instant solennel, dressé devant le miroir d’une salle de bain, contemplant en toute miséricorde l’image détruite d’un être battu, le sang corrompu par l’alcool, avec cette dernière pensée lucide, mince lumière perçant l’enveloppe des vapeurs éthyliques : « je lâche un pâté ou bien ? ».

En grand guerrier que je suis, je décide de garder mes richesses pour moi, et tente de mépriser de mon mieux la cuvette des WC qui me guette sournoisement, de toute sa froide blancheur et son allure de chiottes. Avec avoir bu un bon litre d’eau en deux minutes, je tombe sur mon lit, au terme d’une lutte forcenée contre mes vêtements (un vil complot sans doutes).

Mon regard vacille une dernière fois vers le plafond désolé (Y.P), puis je sombre, avec la grâce d’une vache droguée qui se jette dans le Nil, dans un sommeil lourd dont seul Aaron me sortira sept heures plus tard.

12 avril

Je suis pas en retard, je vous rappelle qu’avec le décalage horaire on est encore le 3 avril ici. Bon sinon je vais essayer de reprendre un rythme quotidien, mais je ne garantis rien, tout le monde ne peut pas se payer un chinois qui danse torse-nu tous les jours.

Hier soir on est allé manger thaïlandais, de toute façon le choix est plutôt rapide dans ces contrées : burger double-steak combo aérien triple salade reprise de volée rentrant tomate corner, soit il faut se tapper la bouffe chinoise/japonaise/thaïlandaise/coréenne, irradiez les mentions inutiles.

J’étais accompagné de mon gang fraîchement formé, à savoir :

  • Nathanaël : de son mètre quatre-vingt de haut, ce bipède en quatrième année des Beaux Arts de Marseille (donc déjà on sait qu’ils font pas que de la pétanque) est venu en voyage d’études, un prétexte risible pour se la couler douce à SF et rendre un tableau tout moche en guise d’étude. Nathanaël chasse fréquemment l’argentinaise dans les couloirs de l’hôtel, l’a même serré aux toilettes du cinquième la dernière fois, mais ne connaît toujours pas son prénom. Je pense que c’est parce qu’il a déjà du mal à se souvenir du sien.
  • Lucas : compagnon de voyage de l’individu précédent, Lucas porte des jeans serrés et des Dock Martin’s, c’est normal, lui aussi il fait les Beaux Arts de Marseille et il écoute The Brian Jonestown Massacre, donc il a pas le choix, en fait ;
  • Rémi : né à New York, Rémi a grandi en France, avant de revenir aux USA d’Amérique du Nouveau Contient du Monde Terreste, et de visiter San Francisco, ville de liberté et de chinois ;

Donc ça c’est pour les français. Après y’a Aaron/Wu, qui n’est qu’une seule et même personne, mon colloc, pour ceux qui ont la mémoire courte ou l’encéphale faible.

On investit donc le restaurant thaïlandais, et je m’empresse de gratifier le personnel d’un « heureusement que j’ai pas faim », ce qui n’était pas si déplacé que ça vu que Wu m’avait filé un reste de burger quelques heures avant.  Lui-même n’étant pas spécialement affamé, on s’est partagé un menu étudiant, du coup j’ai attendu 30 minutes de pouvoir sortir fièrement ma carte UM2, et ces pingres me l’ont pas demandé, c’est bien la peine de se faire recenser tiens.

Cela dit, c’était quand même bon. Dommage qu’on soit obligé de manger avec deux bouts de bois mal taillés, mais comme le disait Himmler en visitant Auschwitz un jour de pluie, ne boudons pas notre plaisir (©).

Je pourrais vous raconter le beer-pong, les oréos que je vole une fois par semaine à l’épicerie du coin et comment j’ai dansé avec un SDF plus tard dans la soirée, mais ce fera l’objet de récits autour du feu, ma prose déjà vacillante ne pouvant plus assurer l’écriture de cet article.

4 avril

Ayant oublié l’essentiel de ma journée, je vais interpoler linéairement grâce aux jours d’avant : je suis allé au boulot, j’ai bouffé tout ce que j’ai trouvé dans la cuisine, utilisé 30 fois les chiottes en 8 heures sous le regard de l’équipe hagarde, qui je pense commence à sévèrement m’admirer.

En revanche le soir c’était grosse ambiance à l’auberge, ils avaient aménagé le sous-sol en night-club, boissons à volonté et musique de l’angoisse offerte. Tout se passait très bien, j’avais déjà conquis la moitié de l’audience en chantant « Maréchal nous voilà », la version live, Vichy ‘43, quand le patron de l’hôtel arrivat dans les lieux.

Le patron de l’hôtel, devinez-quoi, c’est un chinois. Il voit donc la moitié des images en moins, vire vers les jaunes/marrons clairs et je déduis sans l’aide de mon baccalauréat scientifique mention assez bien avec 18 en maths, qu’il joue remarquablement bien au ping-pong. Mais lui, c’est un chinois pas comme les autres (titre de mon prochain film).

Éric, et je salue au passage la communauté asiatique qui se fout bien de nos gueules avec leurs prénoms occidentaux incrédibles, voue apparemment une forte passion pour la musculation, à en juger par son mètre quatre-vingts dix − j’ai honte d’avoir violé tant de fois cette règle de base de la typographie française que j’ai tant respecté par le passé, mais me voilà repenti, et j’écrirais de nouveau mes nombres en toutes lettres − à en juger par son mètre quatre-vingts dix, sa largeur d’épaule qui approxime celle de mes jambes et ses tee-shirts moulants qui soulignent le développement mature de ses muscules frontaux.

Sauf que monsieur Éric peut faire des pompes (qui sont toutes faites Made in China de toute façon) toute la journée, ça empêche qu’il reste chinois jusqu’au bout des tongs, et du coup, il a une petite tête, ce qui rend sa silhouette globale plutôt amusante, et maintes fois je m’esclafasse dans mon duvet pour ne pas manquer de respect à ce grand dadet.

Bref, il est arrivé au sous-sol (pour la fête, voir 6 pages plus haut), sauf qu’il se l’ait joué “Salut, j’ai 20 ans, moi aussi j’veux loler jusqu’au bout des étoiles”. Du coup le mec passait entre les groupes avec deux trois suce-b − admirateurs (qui voulaient sûrement gratter des nuits gratos à l’hôtel, pour administrer à certains des gobelets de Vodka pure, auquel je n’ai pas échappé, stratagème lâche camouflé derrière des cris d’encouragements à l’honneur du pays de la victime. Exemple: “Spain Spain Spain!” pour un Espagnol, ou encore “France France France!” pour ma part, feignant l’incompréhension lorsque je tente de leur expliquer que j’ai du sang vietnamien et que mon chat est en situation illégale en France. Pour un Islandais en revanche, on ne dit rien, l’Islande n’était qu’une vieille légende qui subsiste à cause des commentaires idiots sur Youtube et des biscottes Krisprölls.

Donc monsieur distribuait des cocktails plus ou moins forcés, mais la situation c’est aggravé lorsque il s’est décidé à enlever son tee-shirt pour danser sur le comptoir, rapidement imité par les deux sangsues qui me faisaient penser aux deux abrutis dans les Tortues Ninjas ; Awkward, un mot qui résume bien la situation et qui fait sauter les records au Scrabble.

Bon et puis après j’ai dansé, on a pris de l’eau sur la gueule, Wu et moi on s’est fait payé un burger par une fille du staff, deux mecs se sont battus pour une cigarette et j’ai chanté Sexy Sadie pour essayer de calmer la foule, une idée qui n’a apaisé personne sauf moi, bercé par ma douce voix, et je suis rentré dans ma chambre avec Wu, qui avait lui-même ramené une fille. Heureusement, la fatigue s’abattant sur moi tel le coco réprimant l’imbécile, je sombrais dans un sommeil profond qui leur permis de laisser libre cours à leur imagination, à vrai dire ils auraient pu avoir 5 enfants et construire une maison que ça m’aurait pas effleuré non plus.

Je me suis réveillé avant mon téléphone cela dit, terrifié par les ronflements de Wu qui possède un niveau coriace dans la catégorie “nuisance nocturne”. Et comme le seul remède dont je me souviens me fut enseigné par mon cousin Romain à l’âge de 8 ans, un soir d’insomnie alors que notre grand-mère ronflait à faire trembler Goliath (d’abord on avait pensé à un dragon), j’ai appliqué à la lettre : j’ai sifflé. À 6h du matin, au milieu de San Francisco émergeant doucement, j’ai sifflé pendant 10 minutes pour faire taire l’insolent. À la guerre comme à la guerre.

3 avril

Ce matin, je me suis réveillé dans le silence absolu. Le week-end, je dors avec les boules quiès, c’est apaisant et ça me donne l’impression d’être un cosmonaute en pyjama. J’avais rendez-vous à 11h sur Oak Street, du coup un petit réveil à 10h30, pour la performance. À peine sorti d’un rêve où mon père m’accusait faussement d’avoir défait un lit dans la maison (pas réussi à joindre mon père depuis 4 jours + handicap massif lors de l’épreuve faisage du lit), j’étais dehors en chemise, beau comme un mannequin de chez Gap, cherchant misérablement le bus qui m’amènerait sur Oak Street.

Après avoir fait une petite paire d’allers-retours ridicules sur les mêmes 30 mètres, je trouve enfin l’arrêt du bus, dissumulant non sans peine un bond de joie que seul mon chat sait imiter, lorsque j’atteris brutalement à côté de lui en pleine sieste. Je traverse donc le centre ville, monte quelques reliefs bossus, et c’est l’occasion pour moi de saluer la mécanique américaine, qui construit des bus avec suffisemment de reprise pour lever 30 culs goinfrés au hormones dans des pentes à 90° et à l’arrêt. Je sais même pas si une Twingo arriverait en haut, c’est vous dire.

Je descends donc sur Haight Street, une rue qui possède une partie très charmante, bourgeons en fleurs et architectures fin du 19ème à la clé. Agréable promenade jusqu’à la maison qui doit m’accueillir, une maison internationale spéciale visas J1, dont la porte m’est ouverte par, suspense, un chinois. Ledit asiatique parle un anglais correct, que je m’empresse de corriger dès les premières secondes, il faut savoir aider son prochain. La baraque est très bien, 4 étages bien éclairés, sauf que quand je rentre dans ma chambre, un individu de type asiatique siège dans la chambre, odeur en évidence, et joue intensément à World of Warcraft, un jeu qui ne garantit pas les meilleures capacités sociales. Alors suis-je assez SDF pour payer $775 20 mètres carrés partagé avec un no-life qui pue ? Je dis non.

Bref, j’ai dit à monsieur Kévin (un chinois qui s’appelle Kévin, il a tout gagné lui) que je le rappelerai, et je ne l’ai pas fait évidemment. Quand je pense que ce genre d’individu chétif doit se faire des sushis au saumon fumé tous les matins, grâce à l’argent salement gagné des pauvres étudiants qui habitent sous son toit.

Le soir je suis rentré aux quartiers, et mon colloc a eu la bonne idée de décréter qu’il avait des bedbugs, des espèces de puces de lit qui font d’après ses dires trembler l’Amérique. On ne peut les blâmer, arrêter un troupeau de puces à la frontière n’est pas tâche aisée.

Du coup à cause de cet hypocondriaque en mousse, il a fallu qu’on déménage de notre paisible chambre avec vue dominante sur la rue, au second étage à proximité de tout, pour une chambre moisie au sixième étage, avec une vue sur l’immeuble d’en face, d’une tristesse à faire aimer la vie à Chopin.

Aaron c’est un mec qui fait pas à moitié les choses ; monsieur voulait absolument que nous lavâmes toutes nos affaires en machine, ne m’accordant qu’une mince crédibilité lorsque j’essaye de lui expliquer que je n’ai nullement besoin de laver quoi que ce soit, ma transpiration possédant déjà des propriétés pesticides qui en ont étourdi plus d’une. Refus tacite de l’individu, que j’ai quand même réussi à rouler en transportant la moitié de mes affaires dans l’autre chambre en coup de vent.

Bref, on s’est couché tard, ça me manque de regarder les gens dans la rue, et j’ai enfin acheté du dentifrice, il était temps après 8 mois d’abstinence. Et de la crème solaire, parce que j’ignore comment évoluent les stratus en France, mais ici c’est tee-shirt tous les jours, pour un peu j’aurais sorti mes tongs et ma banane, mais on va attendre un peu que les beaux jours s’installent, je voudrais pas me faire renvoyer au pays pour infâmité vestimentaire.