Houston, houston
Depuis que j’ai traversé l’Atlantique pour aller planter les ouchs en Amérique, je n’ai rarement eu besoin de m’y reprendre pour comprendre ce langage fort sympathique qu’est l’anglais, malgré la cruelle absence d’accents sur les voyelles et le fait que les américains le parlent.
Bref, aujourd’hui et après deux semaines d’intense méditation, j’avais décidé d’aller à l’intermarché du coin pour acheter mes céréales matinales, ne pouvant pas soutenir la délocalisation du petit déjeuner à Starbucks où le quart de mon salaire s’en va gaiement.
J’étais donc lancé à la poursuite des Special K au chocolat, et là premier malaise : dans le rayon céréales, il y a un groupe de mecs avec des packs de bière et de quoi faire un BBQ de l’espace, qui cherchent sûrement LA boîte de céréales qui va faire rêver l’humanité une fois que tout le monde est arraché à 4h du mat’.
La virilité est donc à son comble entre les Chocapic et les Weetos, mais je m’avance courageusement et fait tomber la boîte de Spécial K Fitness devant moi. Évidemment, c’est la seule boîte avec un concours pour gagner un voyage en thalasso à Thaïtï, avec une fille en maillot et huit paragraphes qui expliquent comment perdre 3 kilos en deux semaines. Autant dire que je fuis le rayon dans les délais les plus courts, tentant vainement de murmurer une formule magique qui aurait normalement du anéantir toute forme de vie dans un rayon de 200 mètres.
Et maintenant arrive le drame de la journée, la mésaventure du dimanche, le requin des bois aux herbes (hein ?) : je m’avance vers les caisses clairsemées en faisant confiance à ma bonne étoile pour choisir la bonne. L’ingénieur caissier est un vieil homme à fort typage asatique, et il m’a l’air d’exécuter suffisemment bien le travail à la chaîne pour lui confier mes céréales et mon jus de fruit.
Et là c’est le mur. L’incompréhension totale. Le nuage, le brouillard, que dis-je, le retour de l’ère glaciaire qui s’installe entre cet homme et moi, si bien que je suis incapable de comprendre un seul des mots qu’il m’adresse. Je n’arrive même pas à distinguer si il parle anglais, chinois, russe, ou si il est juste en train d’inventer un nouveau langage et qu’il a décidé de tester sur moi.
Malgré la classicité du processus tapis-roulant/argent/vas-t’en, je sens la panique monter en moi comme l’homme de Néandertal qui cherche à arrêter un micro-ondes sauvage. Après avoir scanné mes articles dans le plus grand professionnalisme, l’homme me pose des questions. Je ne comprends toujours rien. Je décide de tenter ce que je tente toujours dans ces cas-là : la réponse universellle : “mmyesnomaybeallright”. L’homme ne me comprends pas (au moins c’est réciproque) et son regard mi-étonné, mi-chinois me donne confirmation que ma réponse ne le satisfait pas.
Je sors le grand jeu, et je décide de répondre oui ou non au hasard. Étant d’un naturel positif, je tente le “Yes”, et c’est encore une grave erreur que je commet puisque il me sort une carte de fidélité dont je n’ai aucune envie, et me demande de faire quelque chose avec, mais je le répète, chaque son qu’il émet survole amplement mes capacités de reconnaissance vocale et procession du langage.
J’ai donc la carte de fidélité en main, et tentant de garder mon sang froid, je cherche à déceler l’intention de l’individu. Je ne sais pas si il veut une signature, que je me fasse un rail de coke, que je lui récite du Rimbaud ou si il fait juste ça pour me faire chier. L’homme pointe un doigt sur la machine qui scanne les cartes, j’en déduis qu’il faut que je la passe sur le lecteur magnétique.
Je glisse donc ma carte dans la machine, mais l’énergumène montre des signes de réactions négatives, j’en déduis donc que mon choix ne le satifsait pas. Je regarde l’écran de la machine, on me demande de faire une donation pour des enfants américains qui ont l’air super misérable, mais voyant la file d’attente s’allonger et redoutant une fusillade de tradition américaine, je tente de faire parvenir un message à l’indigène comme quoi je ne veux plus de sa carte, et que je veux juste rentrer chez moi avec mes céréales et mon jus de fruit en pleurant.
L’homme comprends ma requête, et me reprends la carte des mains qu’il m’échange avec mon ticket de caisse, le tout en me saluant dans son langage spatial qui du début à la fin n’aura fin aucune ombre de sens pour moi. Je le salue Marie, et je prends la fuite dans une tristesse infinie que les nuages de San Francisco ne sauront consoler.
